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Le village bajo de Mola et ses passerelles colorées au-dessus de la mer, Wakatobi

Qui sont les Bajau ? Les nomades de la mer de Sulawesi

Les Bajau sont un peuple de la mer d’environ un million de personnes, réparti le long des côtes de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines ; en Indonésie, on les appelle Bajo, et beaucoup se nomment eux-mêmes Sama. Rares sont ceux qui vivent encore sur des bateaux : la plupart des Bajau habitent aujourd’hui des villages de maisons sur pilotis au-dessus d’eaux peu profondes, et plusieurs de ces villages se trouvent à Sulawesi central, autour de Luwuk et dans les îles Banggai.

L’étude de 2018 qui a révélé chez les plongeurs bajau une rate d’une taille inhabituelle a été menée à Jaya Bakti, un village bajo de la régence de Banggai, celle de Luwuk. Voici ce que dit vraiment cette recherche, quels villages bajo de Banggai nous avons pu confirmer dans des sources publiées, et comment en visiter un d’une façon qui convienne au village.

Enfants bajo marchant sur les passerelles en bois du village de Sampela, à Wakatobi
Enfants bajo sur les passerelles de Sampela, Wakatobi. Photo: BastianKyle, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Qui sont les Bajau ?

Bajau est le nom employé en Malaisie et dans la plupart des textes en anglais. Bajo est la forme indonésienne, Sama ou Sama-Bajau celle qu’emploient les linguistes et beaucoup des intéressés eux-mêmes. En 2017, une étude génétique parue dans l’European Journal of Human Genetics les décrivait comme le plus grand groupe de nomades de la mer qui subsiste au monde, et notait que certains vivaient encore en navigateurs nomades environ 40 ans plus tôt, autrement dit jusque dans les années 1970.

Leur origine fait toujours débat. Les traditions orales bajo renvoient au Johor en Malaisie, à Brunei ou à Sulawesi du Sud ; les études linguistiques désignent l’archipel de Sulu, dans le sud des Philippines. L’étude génomique des Bajo de 2017 a porté sur 73 personnes de Derawan et de Kotabaru, à Bornéo, et de Kendari, à Sulawesi du Sud-Est. Les trois groupes partageaient un lien commun avec Sulawesi du Sud, le métissage le plus ancien que l’équipe a pu dater remonte au IVe siècle de notre ère, et les deux communautés de Bornéo se sont formées plus tard, vers les XIIe et XIVe siècles.

Les nomades de la mer aujourd’hui : des bateaux aux villages sur pilotis

La vie sur les bateaux-maisons s’est arrêtée de mémoire d’homme. Torosiaje, un village bajo de Pohuwato, sur la rive du golfe de Tomini côté Gorontalo, illustre l’évolution habituelle : l’administration coloniale néerlandaise enregistre l’établissement comme village en 1901, les familles continuent de vivre sur leurs bateaux jusque dans les années 1930, et les premiers abris au-dessus de l’eau apparaissent vers 1935. En 2023, Mongabay y a compté environ 245 maisons, à quelque 600 m du rivage.

Maisons sur pilotis, bateaux et habitants dans le village bajo de Torosiaje, Gorontalo
Torosiaje, village bajo de Pohuwato, Gorontalo. Photo: Dianmega, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Jaya Bakti, près de Luwuk, suit le même schéma. Une étude de 2026 menée par des historiens de l’Universitas Negeri Yogyakarta y atteste la présence de Bajo depuis 1825, dans des maisons bâties au-dessus de la mer sur du corail mort ; ils échangeaient leurs prises contre des bananes avec leurs voisins saluan, des agriculteurs. La plupart des hommes pêchent toujours, et ils observent le brouillard, le vent et la pluie avant de décider s’ils sortent.

Un Bajo rentre en pirogue au crépuscule à Jaya Bakti, près de Luwuk
Retour en pirogue au crépuscule à Jaya Bakti, près de Luwuk. Photo: Shalim t.ry, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le peuple Bajau et la rate : ce qu’a montré l’étude de 2018

L’article est signé Ilardo et ses collègues, Physiological and Genetic Adaptations to Diving in Sea Nomads, publié dans Cell (volume 173, pages 569 à 580) le 19 avril 2018. Melissa Ilardo, alors à l’université de Copenhague, a travaillé à Jaya Bakti et comparé les Bajo du village aux Saluan de Koyoan, un village situé à environ 25 km, dont les habitants passent peu de temps dans l’eau.

Les échographies ont montré chez les Bajau des rates environ 50 % plus grandes que chez les Saluan. L’écart se retrouvait chez les Bajau qui ne plongeaient pas, ce qui désignait les gènes plutôt que l’entraînement. La rate compte parce qu’elle se contracte pendant l’apnée et envoie dans le sang des globules rouges chargés d’oxygène, d’où la comparaison d’Ilardo avec une bouteille de plongée.

Dans les génomes, l’équipe a relevé des traces de sélection naturelle sur PDE10A, un gène lié au taux d’hormones thyroïdiennes, qui influent sur la taille de la rate chez la souris, et sur BDKRB2, un gène qui intervient dans le réflexe de plongée. Les chercheurs sont restés prudents : le lien avec la thyroïde n’a pas été démontré chez l’humain, et des scientifiques extérieurs ont estimé qu’il fallait davantage de données avant de tenir pour prouvée la chaîne qui mène du gène à la rate, puis à des plongées plus longues.

Combien de temps les Bajau peuvent-ils retenir leur souffle ?

L’article de Cell a mesuré des rates et de l’ADN, pas des apnées. La presse de l’époque a repris le chiffre de 13 minutes au maximum pour une plongée ; il provient de témoignages et non de mesures chronométrées, il faut donc le prendre comme une affirmation. Les chiffres mesurés portent sur des journées de travail entières : des chercheurs qui ont chronométré des chasseurs sous-marins bajau aux Philippines en 2009 et 2010 ont constaté qu’ils passaient environ 60 % de leur temps de plongée sous la surface, soit plus de cinq heures sous l’eau par jour.

Bajau, mythes et réalités : les yeux, les tympans, les pieds palmés

La célèbre étude sur la vision sous l’eau ne concerne pas les Bajau. Anna Gislén et ses collègues de l’université de Lund ont testé des enfants moken, un autre peuple nomade de la mer, en Thaïlande, et publié en 2003 dans Current Biology qu’ils voyaient sous l’eau plus de deux fois plus net que des enfants européens (6,06 contre 2,95 cycles par degré). Ils y parvenaient en contractant leurs pupilles jusqu’à 1,96 mm et en accommodant à la limite de l’œil humain, et une étude de suivi de 2006 a montré que des enfants européens atteignaient le même niveau après 11 séances d’entraînement.

Les enfants bajau qui grandissent dans l’eau apprennent peut-être la même technique, mais personne ne l’a mesuré dans un village bajau. Quand la BBC a écrit en janvier 2011 que les enfants bajau voient exceptionnellement bien sous l’eau, elle citait les travaux sur les Moken.

Ce sont les tympans qui paient le prix de la plongée. Dans ce même article de la BBC, le réalisateur de la série Human Planet racontait que le chasseur sous-marin bajau filmé par son équipe avait les tympans perforés et entendait mal, parce qu’il ne compensait jamais la pression dans ses oreilles. Nous n’avons trouvé aucune source fiable montrant qu’on perce volontairement les tympans des enfants bajau, même si l’affirmation circule largement en ligne.

Pour la profondeur, une légende photo diffusée par Cell Press avec l’étude de 2018 indique que des plongeurs bajau descendent à environ 70 m avec seulement des poids et des lunettes en bois, alors que la BBC décrivait des plongées de pêche ordinaires autour de 20 m. Aucune étude que nous ayons trouvée ne parle de pieds ou de mains palmés ; la rate plus grande reste la seule différence physique réellement mesurée.

Quelle est la religion du peuple Bajau ?

La plupart des Bajau sont musulmans, et des chercheurs qui publient dans Kawistara, une revue de l’université Gadjah Mada, retracent cette identité islamique à travers un manuscrit bajo, le Lontarak Assalenna Bajo. Beaucoup de familles gardent aussi des croyances plus anciennes envers les maîtres de la mer, appelés Mbo Ma Dilao, avec des formules récitées et de petites offrandes avant la pêche. Pour le visiteur, cela veut dire que la prière de midi du vendredi, le jeûne du ramadan et une tenue correcte s’appliquent dans un village bajo.

Les Bajau à Sulawesi : les villages bajo de Banggai

Mongabay décrit des communautés bajo dispersées du golfe de Tomini aux eaux de Banggai, jusqu’au Wakatobi. Voici les villages de Banggai que nous avons pu confirmer dans des sources publiées. La liste n’est pas complète et les habitants vous en citeront d’autres ; nous préférons laisser un village de côté plutôt que d’en deviner un.

VillageOùCe que disent les sources
Jaya BaktiDistrict de Pagimana, régence de Banggai, sur le continent au nord de LuwukBajo depuis 1825 ; lieu de l’étude de 2018 sur la rate ; six danseurs y exécutent la danse Putri Papu pour les hôtes d’honneur
KalumbatanDistrict de Totikum Selatan, côte sud de Peleng, Banggai KepulauanAu moins 119 pêcheurs de poulpe ; réinstallés sur d’anciennes cocoteraies après le séisme et le tsunami de 2000
Tinakin LautDistrict de Banggai, Banggai LautSurtout des familles de pêcheurs bajo ; 2 086 habitants répartis en 579 foyers selon une étude de 2024
MonsonganDistrict de Banggai Selatan, Banggai LautBajo depuis le début des années 1940 ; connu pour le babangi, des sorties de pêche qui durent jusqu’à 15 jours
BajoDistrict de Liang, Peleng, Banggai KepulauanUn village de ce nom figure sur les listes électorales de 2024 ; nous n’avons trouvé aucune description publiée

Jaya Bakti se trouve dans le district de Pagimana, là où accoste le ferry de Gorontalo ; c’est là qu’arrive la traversée de nuit de notre circuit de six jours Luwuk-Gorontalo. La danse Putri Papu que le village offre à ses hôtes raconte la légende d’une princesse bajo mariée à un fils du roi de Bone.

Kalumbatan est sur la côte sud de Peleng, la plus grande île des Banggai, à l’un des deux embarcadères de la courte traversée vers Banggai Laut. En juillet 2024, Mongabay indiquait que les speedboats venant de Banggai Laut mettaient environ 20 minutes, pour 70 000 IDR (environ 3,50 €). Les pêcheurs y prennent le poulpe avec un leurre en forme de crabe appelé cipo, armé de neuf hameçons, et étaient payés 45 000 IDR le kilo pour le poulpe de catégorie A, contre 85 000 IDR à son plus haut.

Salakan, le chef-lieu de Peleng, a aussi un quartier bajo plus ancien. Un historien de l’université Tadulako y a compté six Bajo ayant terminé le lycée entre 1930 et 1975, et 104 entre 1976 et 2000.

À Banggai Laut, Tinakin Laut se trouve dans le district de Banggai, le même que la ville de Banggai, où dorment la plupart des visiteurs ; notre guide de Banggai Laut présente la ville et ses bateaux. Plus au sud, les hommes de Monsongan partent toujours en groupes de cinq ou six bateaux, pour des sorties qui durent jusqu’à 15 jours, et dorment sur les atolls dans des abris appelés babaroh ; restées au village, leurs épouses respectent des interdits, comme celui de ne pas jeter la cendre du foyer avant le retour des bateaux.

Une maison bajau sur pilotis au toit rouge, au-dessus de hauts-fonds turquoise à Kabalutan
Une maison bajau sur pilotis à Kabalutan, aux îles Togian. Photo: Benoît Vicart, CC0, via Wikimedia Commons

Intégrer un village bajau à un voyage à Banggai

Inutile de prévoir un voyage à part. Les trois villages les plus faciles d’accès se trouvent sur des trajets que l’on fait déjà : Kalumbatan sur la traversée entre Peleng et Banggai Laut, Tinakin Laut depuis une base à Banggai, et Jaya Bakti sur la route de Pagimana, à l’aller ou au retour. Notre itinéraire jour par jour passe déjà de Peleng à Banggai Laut, si bien qu’un arrêt côté Kalumbatan ajoute quelques heures, pas une journée.

Organisez la visite avec quelqu’un que le village connaît. Votre batelier, votre hôte à Banggai ou notre propre équipe peut demander au chef du village (kepala desa) si une visite tombe bien ce jour-là, car un mariage, des funérailles ou le ramadan changent la réponse.

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Visiter un village bajau dans le respect

Un village bajo est un quartier où vivent des familles, pas une attraction. Six habitudes couvrent presque toutes les situations.

  1. Faites-vous présenter. Demandez à votre batelier ou à votre hôte de vous conduire d’abord chez le chef du village ou chez un ancien ; deux minutes de présentations changent toute la suite de la visite.
  2. Demandez avant chaque photo et acceptez un refus. Demandez à un parent avant de photographier un enfant, ne photographiez jamais l’intérieur d’une maison sans y avoir été invité, et ne faites pas voler de drone au-dessus des habitations sans l’accord du village.
  3. Ne donnez ni argent ni bonbons aux enfants : cela leur apprend à solliciter chaque bateau qui arrive. Si vous voulez offrir quelque chose, passez des fournitures scolaires par le chef du village ou par l’école, ou achetez du poisson ou du poulpe au prix demandé.
  4. Habillez-vous comme dans n’importe quelle ville musulmane : épaules et genoux couverts, et un sarong par-dessus le maillot dès que vous descendez du bateau. Évitez le vendredi à midi, quand les hommes sont à la prière.
  5. Marchez lentement sur les passerelles en planches, et un à la fois. Les poissons et les poulpes qui sèchent sur les claies font vivre quelqu’un : n’y touchez pas.
  6. N’achetez ni écaille de tortue ni poisson-cardinal de Banggai. Toutes les espèces de tortues marines sont protégées par la loi indonésienne, et le poisson-cardinal est classé en danger.

Si vous souhaitez un village bajo sur votre route, dites-le en préparant le circuit de 5 jours aux Banggai, et nous vérifierons quel village s’accorde avec les bateaux de la semaine.

Photo de couverture : village bajo de Mola, Wakatobi. Kementerian Pariwisata dan Ekonomi Kreatif, domaine public, via Wikimedia Commons.

Qui sont les Bajau ?

Les Bajau sont un peuple maritime d’environ un million de personnes, sur les côtes de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines. Les Indonésiens les appellent Bajo ; beaucoup se nomment Sama. Jusque vers les années 1970, certaines familles vivaient encore à plein temps sur des bateaux ; aujourd’hui, la plupart habitent des villages sur pilotis et sont pêcheurs, commerçants ou fonctionnaires.

Où vivent les Bajau ?

Dans des villages côtiers dispersés, du sud des Philippines et du Sabah, en Malaisie, jusqu’à l’est de l’Indonésie. À Sulawesi, on trouve des villages bajo dans le golfe de Tomini, au Wakatobi et à Kendari, mais aussi à Banggai : Jaya Bakti près de Pagimana, Kalumbatan sur Peleng, Tinakin Laut et Monsongan sur Banggai Laut, entre autres.

Combien de temps les Bajau tiennent-ils en apnée ?

L’étude de 2018 sur la rate n’a chronométré aucune apnée ; les chiffres allant jusqu’à 13 minutes viennent de récits relayés par la presse, pas de mesures. Aux Philippines, les chercheurs ont mesuré l’endurance : des chasseurs sous-marins passaient environ 60 % de leur temps de plongée sous l’eau, plus de cinq heures par jour, en de nombreuses plongées courtes.

Pourquoi les Bajau ont-ils une rate plus grande ?

Une étude parue dans Cell en 2018, menée à Jaya Bakti, à Sulawesi central, a mesuré chez les Bajau une rate environ 50 % plus grande que celle des agriculteurs saluan voisins, même chez les Bajau qui ne plongent pas. Les auteurs l’attribuent à une sélection naturelle sur le gène PDE10A, mais le mécanisme complet reste à prouver chez l’humain.

Les Bajau voient-ils mieux sous l’eau ?

Rien ne le prouve chez les Bajau. L’étude connue portait sur des enfants moken, en Thaïlande (Gislén et collègues, Current Biology, 2003) : sous l’eau, ils voyaient plus de deux fois plus net que des enfants européens, en contractant la pupille et en forçant l’accommodation. Entraînés, des enfants européens les ont égalés : une compétence acquise, que les jeunes Bajau partagent peut-être.

Peut-on visiter un village bajau à Sulawesi ?

Oui, en invité plutôt qu’en excursion organisée. À Banggai, Kalumbatan se trouve à un embarcadère de la traversée entre Peleng et Banggai Laut, et Tinakin Laut est dans le même district que la ville de Banggai. Faites-vous présenter par quelqu’un du coin, adressez-vous d’abord au chef du village et demandez avant de prendre des photos.